La Capucines, ou l'art de se faire réinventer
LIFESTYLE
L'Édito Magazine
Quand la maroquinerie Louis Vuitton flirte avec l'art contemporain, la Capucines devient terrain d'expérimentation…
Un cuir grainé, du vernis qui mord le bois d'une poignée en forme de C doré, puis soudain une toile peinte à la main qui recouvre le flanc du sac comme si personne n'avait songé, avant, à troubler la rigueur de la maroquinerie avec le geste d'un pinceau. C'est à peu près cela, la sensation que procure l'Artycapucines quand on la croise en vitrine. Un sac qui refuse d'être seulement un sac.
Louis Vuitton a choisi de consacrer une rétrospective à ce modèle devenu, au fil des saisons, le terrain de jeu favori de la maison pour faire dialoguer la maroquinerie et l'art contemporain. Le principe tient en une phrase, mais il a fallu des années pour qu'il devienne une signature : chaque année, des artistes sont invités à réinterpréter la silhouette du sac Capucines, celle qui porte le nom de la rue parisienne où la maison a posé ses premiers ateliers en 1854. Jeff Koons, Zeng Fanzhi, Alex Israel, Urs Fischer ou encore Josh Smith ont tour à tour prêté leur univers à ce format pourtant très contraint, qui n'a pourtant jamais cessé de se métamorphoser sous leurs mains.
L'exposition rétrospective entend revenir sur cette collection comme sur un ensemble d'œuvres plutôt qu'une ligne de produits. On devrait y retrouver la logique d'un cabinet de curiosités, où chaque pièce raconte une saison, une obsession, une intention plastique précise. Un artiste travaille la couleur en aplats bruts, l'autre grave le cuir comme une toile, un troisième détourne le logo de la maison jusqu'à le rendre méconnaissable. La maroquinerie, ici, cesse d'être un savoir-faire discret pour devenir un médium à part entière, soumis aux mêmes libertés qu'une installation en galerie.
Ce qui se joue derrière cette initiative dépasse la simple opération de communication. Louis Vuitton met en scène, avec Artycapucines, une idée assez radicale du luxe contemporain : celle d'un objet d'usage qui accepte de perdre sa fonction première pour devenir pièce de collection, parfois même pièce unique. Les petites mains des ateliers, habituées à monter un sac selon des gabarits précis, doivent alors composer avec les exigences d'un peintre ou d'un sculpteur qui ne pense jamais en termes de coutures ni de doublures. Le résultat ressemble à une négociation permanente entre deux métiers qui, en théorie, n'avaient rien à se dire.
La rétrospective promet de redonner à voir cette tension dans ce qu'elle a de plus concret : les prototypes, les refus, les versions abandonnées, les essais de teintes qui n'ont jamais quitté l'atelier. Pour les passionnés de maroquinerie de luxe, ce sera l'occasion rare d'observer ce qui se trame avant que le sac ne devienne objet de désir, avant qu'il ne soit porté au bras d'une actrice sur un tapis rouge ou photographié sous tous les angles pour une campagne.
Reste une question, plus intime, que l'exposition ne tranche pas vraiment : à partir de quand un sac cesse d'appartenir à la mode pour entrer, tout à fait, dans l'art ? La Capucines, elle, semble avoir décidé de ne jamais répondre tout à fait, et c'est sans doute ce qui la rend, année après année, si difficile à quitter des yeux.
Photo : Ali Aziz / Unsplash