Dormir dans l'atelier futuriste de Karl Lagerfeld, au cœur du VIIe
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L'Édito Magazine
Du chrome qui capte la lumière rasante, des courbes blanches tendues comme une carrosserie, un silence qui sent encore…
Du chrome qui capte la lumière rasante, des courbes blanches tendues comme une carrosserie, un silence qui sent encore le papier calque et le métal froid. C'est cette atmosphère-là, celle d'un vaisseau posé en plein Paris, que Karl Lagerfeld avait choisie pour son atelier du VIIe arrondissement. Un décor Space Age, pensé comme une capsule plutôt que comme un bureau, à mille lieues des boiseries et des moulures que l'on associe d'ordinaire aux intérieurs haussmanniens du quartier.
L'information, révélée par AD Magazine France, mérite qu'on s'y arrête : cet atelier est désormais réservable sur Airbnb. Pas une rumeur, pas un projet en discussion, une adresse concrète que l'on peut aujourd'hui louer pour y passer une nuit, ou plusieurs. Le lieu où le couturier a dessiné, pensé, vécu une partie de son œuvre devient, le temps d'un séjour, accessible à quiconque sait où chercher.
Cette transformation a quelque chose de vertigineux. Un atelier de création, par définition fermé, intime, réservé aux mains qui travaillent et aux regards qui jugent, s'ouvre soudain à des inconnus munis d'une valise. On imagine mal Lagerfeld, obsédé par le contrôle de son image jusque dans les moindres détails, se réjouir de voir son sanctuaire de travail devenir une adresse de location saisonnière. Et pourtant, c'est cette tension entre intimité perdue et mythe préservé qui rend le lieu fascinant.
Le Space Age, en matière de décoration, n'a jamais été un style tiède. Il revendique l'artifice, la science-fiction domestiquée, l'idée qu'un intérieur peut ressembler à un module lunaire sans perdre en élégance. Lagerfeld, grand amateur de ruptures esthétiques et de collections de design qu'il revendait presque aussi vite qu'il les constituait, avait fait de cet atelier un manifeste personnel. Dormir dans ces murs, c'est un peu dormir dans une des obsessions du couturier, celle d'un futurisme blanc et poli qui refusait toute nostalgie.
Reste la question que pose toujours ce genre de reconversion : que devient un lieu de création une fois qu'il cesse de créer ? L'atelier ne verra plus de croquis s'empiler sur les tables, ni de petites mains couper du tissu à la lumière du jour. Il accueillera des voyageurs venus chercher, le temps d'une nuit, une proximité étrange avec un homme qui a façonné l'image de la mode française pendant des décennies. Ce n'est pas tout à fait un musée, ce n'est plus tout à fait un atelier. C'est un entre-deux, comme souvent avec les lieux qui survivent à ceux qui les ont habités.
Pour un lectorat parisien friand d'adresses rares et de récits de mode qui dépassent le simple vêtement, l'information a la saveur d'une info de quartier devenue légende. On ne sait pas encore ce que les premiers hôtes raconteront de leur nuit sous ce plafond bas et ces murs blancs. Mais on devine déjà qu'ils chercheront, dans la pénombre, la silhouette familière d'un homme en gants noirs penché sur une table à dessin.
Photo : DR