Un fil rouge traverse le hall du Shangri-La
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L'Édito Magazine
Au Shangri-La Paris, Chiharu Shiota tisse un fil rouge entre art et luxe, ouvert à tous jusqu'au 27 octobre.
Le hall du Shangri-La Paris a ses rituels : le marbre qui renvoie la lumière des lustres, le silence feutré des bagagistes, l'odeur discrète de cire et de fleurs fraîches. Depuis quelques jours, un autre élément s'y est glissé, tendu du sol au plafond, rouge sang, presque organique. On croirait des veines figées dans l'air, ou la trace d'un geste suspendu en plein vol.
C'est la signature de Chiharu Shiota, artiste japonaise née à Osaka, installée à Berlin depuis des décennies, qui avait représenté le Japon à la Biennale de Venise en 2015 avec une installation devenue depuis une référence du genre. Son fil rouge, elle le tisse depuis des années dans les lieux les plus divers, musées, gares, maisons abandonnées, comme une métaphore du lien, de la mémoire, de ce qui nous retient aux autres sans qu'on puisse toujours l'expliquer. À Paris, pour Art Basel, elle choisit un palace. Le choix n'est pas anodin : un Shangri-La, d'ordinaire, se mérite. On y entre pour une nuit à quatre chiffres, un afternoon tea réservé des semaines à l'avance, ou simplement pour le prestige de pouvoir dire qu'on y est passé. Cette fois, la porte reste ouverte à tous, sans chambre à réserver, sans ticket à présenter.
L'œuvre occupe le hall comme une respiration contrariée. Le fil, tendu en nappes serrées, dessine des formes qui évoquent tour à tour une toile d'araignée géante, un réseau nerveux, une pluie figée. Shiota travaille avec une patience d'artisan : chaque fil est posé à la main, ajusté au millimètre, dans un geste répétitif qui tient presque de la méditation. Rien n'est laissé au hasard, et pourtant l'ensemble donne une impression de chaos maîtrisé, comme si le hasard avait eu le dernier mot malgré la rigueur du processus. On s'arrête, on lève la tête, on cherche d'où vient cette sensation d'être observé par quelque chose qui n'a pourtant ni visage ni regard.
Ce genre d'initiative mérite qu'on s'y attarde, non pas pour le folklore d'un hôtel qui joue les galeries d'art, mais parce qu'elle renverse, le temps d'une semaine, la hiérarchie habituelle entre luxe et accessibilité. On associe souvent l'art contemporain muséal à des institutions, des horaires contraints, des files d'attente. Ici, l'œuvre d'une artiste exposée à la Biennale de Venise se laisse approcher entre deux rendez-vous, sans billet, sans justification. Il suffit de pousser la porte.
L'installation reste visible jusqu'au 27 octobre, dans le cadre d'Art Basel Paris. Passé cette date, le fil sera démêlé, rangé, et le hall retrouvera sa fonction première, celle d'un sas entre la rue et le luxe feutré des chambres. Il ne restera que des photographies, et le souvenir, pour ceux qui auront fait le détour, d'avoir croisé quelque chose qui n'appartenait à personne en particulier, suspendu entre deux mondes qui se parlent rarement d'aussi près.
Photo : zoetnet / Flickr (CC BY 2.0)