La Thaïlande entre par une porte sans enseigne
LIFESTYLE
L'Édito Magazine
Entre art et gastronomie, une adresse secrète révèle la Thaïlande loin des clichés, à qui sait la chuchoter.
Deux marmites en inox trônent sur le comptoir, fermées, silencieuses, posées sur leur socle comme deux objets sacrés qu'on n'ouvre pas encore. En dessous, des verres à vin alignés, des serviettes pliées au carré, et pour sièges des caisses de maraîcher empilées, rouges et noires, qu'on a rembourrées d'un coussin sombre sans leur ôter leur brutalité d'origine. Rien n'indique, de l'extérieur, ce qui se joue ici. C'est le genre de lieu que Paris aime garder pour lui.
Derrière cette adresse sans nom, deux signatures que tout sépare et que la cuisine réunit : Dalad Kambhu, cheffe thaïlandaise dont le travail puise dans les herbes, les fermentations et les gestes transmis de sa grand-mère, et Rirkrit Tiravanija, artiste contemporain pour qui le repas partagé a toujours été une forme d'œuvre à part entière, bien avant que la gastronomie ne devienne un sujet d'exposition. Leur collaboration, orchestrée avec la plateforme WE ARE ONA, prend la forme d'un restaurant éphémère niché dans un lieu secret parisien, pensé comme un événement confidentiel plutôt que comme une ouverture au sens classique du terme.
On y devine un dispositif pensé pour brouiller la frontière entre cuisine et installation. Tiravanija a construit sa pratique artistique autour du repas collectif, de la cuisson en direct, du riz qu'on partage sans cérémonie. Associer sa démarche à celle d'une cheffe qui défend une Thaïlande loin des clichés de cantine, c'est refuser les deux écueils habituels du genre : la nostalgie touristique d'un côté, la gastronomie aseptisée de l'autre. Ce que WE ARE ONA orchestre ici tient moins du restaurant pop-up que du rendez-vous, au sens presque clandestin du mot. Une adresse qu'on ne trouve pas, qu'on reçoit.
La culture thaïe, dans ce projet, ne se résume pas à une carte de plats. Elle se diffuse dans le choix des matières, l'inox qui renvoie la lumière, les textures crues et cuites qui se répondent, la manière dont un repas thaïlandais s'organise autour du partage plutôt que du service à l'assiette. C'est tout l'enjeu d'un format confidentiel : ne pas expliquer, mais faire vivre. Laisser deviner, à travers la vapeur qui s'échappe d'une marmite, tout un pan d'une culture qu'on connaît souvent mal, réduite à quelques currys et quelques plages.
On ne sait pas encore combien de temps durera l'expérience, ni qui en franchira réellement la porte. Et c'est ce flou qui donne envie d'y croire. À Paris, les meilleures tables ne s'annoncent pas, elles se chuchotent. Celle-ci, entre un artiste qui refuse de séparer l'art de la vie et une cheffe qui refuse de séparer la Thaïlande de sa mémoire, mérite qu'on tende l'oreille.
Photo : We Are Ona