Runeterra s'invite dans le monogramme
LIFESTYLE
L'Édito Magazine
Une couverture bleu acier, gaufrée d'un blason qui n'appartient à aucune ville réelle.
Une couverture bleu acier, gaufrée d'un blason qui n'appartient à aucune ville réelle. On ouvre la première page en cherchant les repères habituels de la collection, Venise, Tokyo, Capri, ces escales que Louis Vuitton aime confier au crayon d'un artiste. Cette fois, rien de tout cela. Le nouveau Travel Book de la maison ne mène nulle part sur une carte. Il entre dans Runeterra, le continent imaginaire où se joue League of Legends.
Le principe du Travel Book, depuis sa création, reste le même : offrir à un illustrateur un carnet de croquis et le laisser réinventer une destination, entre souvenir de voyage et fiction personnelle. Jusqu'ici, la fiction restait toujours ancrée dans un lieu qui existe quelque part sur terre. En choisissant d'adosser l'exercice à l'univers narratif construit par Riot Games, Louis Vuitton déplace le genre vers un territoire que la haute maroquinerie n'avait jamais vraiment approché : celui du jeu vidéo, avec ses champions, ses royaumes rivaux et ses millions de joueurs qui connaissent chaque recoin de cette géographie inventée mieux que certains touristes ne connaissent Paris.
Le geste a quelque chose d'inattendu venant d'une maison aussi chargée d'histoire. Louis Vuitton a construit son prestige sur la malle de voyage, le cuir patiné, les initiales brodées à la main dans les ateliers d'Asnières. Associer ce patrimoine à l'imaginaire d'un jeu en ligne né en 2009, dont l'univers s'écrit en patchs et en mises à jour plutôt qu'en siècles, suppose un pari sur la perméabilité des publics. Celui qui ouvre ce Travel Book n'est plus nécessairement le voyageur nostalgique des grandes traversées transatlantiques. Il peut tout aussi bien être un joueur qui a passé des centaines d'heures sur la carte de la Faille de l'invocateur et qui retrouve, sous une autre forme, un monde qu'il connaît par cœur.
Le savoir-faire, lui, ne change pas : la série Travel Book reste un exercice d'illustration exigeant, où chaque planche doit tenir sur elle-même comme une scène, avec cette liberté graphique que la maison accorde rarement ailleurs dans son catalogue. Ce qui change, c'est la matière première de l'imaginaire convoqué. Pour la première fois, ce n'est plus une ville qui sert de prétexte au rêve, mais une mythologie entièrement façonnée par un studio de jeu vidéo, avec ses propres héros et ses propres batailles.
On peut y voir un simple clin d'œil, une manière habile de capter l'attention d'une génération biberonnée aux écrans. On peut aussi y lire quelque chose de plus structurel : la frontière entre culture gaming et grand luxe, longtemps jugée infranchissable, commence à se dissoudre dans les deux sens. Les Maisons empruntent au gaming ses codes narratifs et ses communautés ferventes, le gaming emprunte au luxe ses rituels d'objets précieux et ses éditions limitées qu'on collectionne sans jamais les ouvrir.
Reste cette image, à la dernière page, d'un paysage qui n'existe que dans la tête de millions de joueurs et que Louis Vuitton a choisi de rendre palpable, en cuir et en papier. Un monde fictif devenu objet qu'on peut tenir dans la main, et la preuve que l'exercice du Travel Book n'a pas fini de se réinventer.
Photo : Todd Ehlers / Flickr (CC BY 2.0)