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Passage Jouffroy, trente minutes que l'IA ne sait pas fabriquer

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Passage Jouffroy, un studio parisien mise sur le décor réel contre la photo générée par IA.

Passage Jouffroy, trente minutes que l'IA ne sait pas fabriquer

Quatre parapluies, un rouge, un jaune, un bleu, et un ciel mauve qui hésite entre l'orage et le soir. Une femme en ciré rose assise sur le zinc, une autre au téléphone à cadran par la lucarne, un pigeon posé sur la cheminée, le Sacré-Cœur à gauche, la tour Eiffel à droite, ce qui n'arrive jamais depuis un vrai toit. Le tirage est encadré de noir, signé Studiorama. Rien de cette image n'est exact. Tout, en revanche, a été vécu.

C'est le paradoxe que vend, depuis juin, un studio de quelques dizaines de mètres carrés glissé au 40 du passage Jouffroy, à deux pas des mannequins de cire de Grévin. Le 15 septembre, son fondateur a poussé le raisonnement jusqu'au manifeste : chez Studiorama, pas de fond vert, pas de paysage ajouté après coup, pas d'intelligence artificielle. Le décor des toits est construit en dur, les lumières sont des lumières de plateau, les costumes sont dans une penderie, et le visiteur entre physiquement dans la scène qui finira sur sa photo.

Derrière l'idée, Nicolas Castro, scénariste et réalisateur, passé par le documentaire puis la fiction, à qui l'on doit Des lendemains qui chantent avec Pio Marmaï et Laetitia Casta. Il a réduit son plateau à une demi-heure. On choisit un univers parmi cinq, polar, comédie romantique, Nouvelle Vague, comédie musicale ou carte blanche, on pioche dans les accessoires, puis il dirige comme il dirigerait des comédiens, avec une ambiance sonore et des indications de jeu. Une vingtaine de clichés plus tard, on n'en garde qu'un, tiré sur papier Fine Art en trente par quarante-deux. Cent vingt euros seul ou à deux, cent cinquante à partir de trois, deux cent quarante pour les grandes tablées, de dix heures à dix-neuf heures, jamais le lundi.

Le vrai sujet n'est pas la formule, ni même le décor, aussi soigné soit-il. C'est ce que devient une photographie l'année où n'importe qui peut en générer une, de soi, n'importe où, sans avoir quitté son canapé. La photo ne prouve plus rien. Elle ne date plus rien. Studiorama fait le pari inverse, et le formule sans détour : « La photographie doit être la trace d'un moment, pas son remplacement », dit Castro. Ce qu'on achète passage Jouffroy, ce n'est pas l'image, c'est l'alibi. Un décor qu'on a touché, une scène qu'on a jouée à plusieurs, un cadre qui atteste qu'une demi-heure a bien existé.

Il faut pourtant garder la mesure. Le lieu est ouvert depuis trois mois, la Ville de Paris et les guides l'ont déjà inscrit à leur agenda, et le communiqué de la rentrée n'apporte pas de nouvelle, seulement un argument. Un argument habile, d'ailleurs, puisqu'il transforme une contrainte de petit studio, l'impossibilité de rivaliser avec les décors infinis de la machine, en promesse de luxe. Reste à savoir si le public suivra ce raisonnement-là, ou s'il viendra simplement pour la lumière, les parapluies et le plaisir de jouer.

Le mot luxe, en tout cas, n'est pas usurpé. Quand tout se fabrique, la chose la plus chère finit par être celle qu'on ne peut pas fabriquer : avoir été là. Sur le tirage, la femme au téléphone sourit à quelqu'un qu'on ne voit pas. On ne saura jamais ce qu'elle disait. On sait seulement qu'elle l'a dit.

Photo : © Studiorama / Nicolas Castro

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