Milan, deux façons de défaire l'uniforme
MODE
L'Édito Magazine
À Milan, Jil Sander chuchote et Fendi danse pour mieux libérer la femme du costume trop bien repassé.
Dans les coulisses de Jil Sander, pas une seule image sur le grand tableau blanc du studio. Juste des mots, et l'odeur apaisante d'un pot-pourri florentin. À quelques rues de là, chez Fendi, des mannequins passaient dans une boîte de miroirs sur une musique disco des années 1970. Deux défilés, deux climats, et une même question posée juste avant que Paris ne prenne le relais : comment défaire l'uniforme sans le trahir ?
Chez Jil Sander, Simone Bellotti signait sa troisième collection avec une idée presque paradoxale : apporter de la fragilité à une maison bâtie sur la rigueur. Les vestes se boutonnent haut, jusqu'à la gorge, comme pour des personnalités introverties. Les tailles sont resserrées jusqu'au froncement, les soies froissées, les boutons parfois dépareillés. Le vestiaire reste classique, tailleurs, manteaux, pantalons de costume, jupes crayon, mais quelque chose a légèrement déraillé. Et c'est précisément ce qui le rend plus tendre. Quelques éclats de couleur, un bleu Klein, un rouge vif, suffisent à faire vibrer l'ensemble.
Chez Fendi, Maria Grazia Chiuri a choisi une héroïne que l'Italie vénère : Raffaella Carrà, star de la télévision des années 1970, qui osa le nombril nu à l'écran et chanta la liberté des femmes au nez des censeurs. De là viennent les robes légères qui flottent autour du corps, les manteaux plume, les drapés d'inspiration romaine. Et, surtout, un vrai travail de métier : fourrure recyclée et reconstituée, marqueterie de matières, pièces exhumées des archives de l'époque Lagerfeld. Seul bémol noté par la critique : la boîte de miroirs rendait les vêtements difficiles à voir.
Deux lectures opposées, donc. L'une chuchote, l'autre danse. L'une fissure la perfection de l'intérieur, l'autre convoque une icône pour libérer le corps. Mais toutes deux racontent la même envie : sortir la femme du costume trop bien repassé qu'on lui a longtemps imposé.
Paris ouvre ses défilés dans quelques jours. Il sera intéressant de voir quelle voix, du murmure ou de la fièvre, les grandes maisons françaises choisiront de prolonger.
Photo : © WWD