Le retour des Anges se joue à trois
MODE
L'Édito Magazine
Cinq ans après sa disparition, le titre d'Ange revient, mais peut-il encore faire rêver comme avant ?
Depuis cinq ans, le mot "Ange" avait disparu du vocabulaire de Victoria's Secret, rangé quelque part entre les ailes en plumes et les strass, comme un costume qu'on range au fond d'un placard sans savoir si on le reportera un jour. La marque américaine l'a ressorti cette saison, et avec lui tout un appareil de mise en scène que l'industrie avait presque fini par oublier : des finalistes, un concours, une tension savamment distillée avant le grand soir.
Trois candidates restent en lice pour décrocher le titre, selon WWD, avant le défilé télévisé prévu dimanche. Le format a quelque chose d'une relique réactivée avec soin : on choisit, on élimine, on couronne, et la couronne elle-même redevient un objet de désir collectif, ce qu'elle n'était plus depuis l'arrêt du défilé en 2018 et la dissolution progressive du titre d'Ange dans les années qui ont suivi.
Il faut se souvenir de ce que représentait ce statut à son apogée. Être un Ange Victoria's Secret, ce n'était pas simplement défiler en lingerie sous les caméras du monde entier. C'était intégrer une sorte de panthéon commercial, un rôle d'ambassadrice rémunérée à l'année, un visage associé à la marque bien au-delà du podium, avec des apparitions, des campagnes, un salaire à sept chiffres pour les plus installées. Le titre fonctionnait comme un accélérateur de carrière unique dans la mode, capable de transformer une mannequin en icône populaire en l'espace d'un seul show.
Le retour du concept aujourd'hui répond à une époque différente. Victoria's Secret a traversé des années de critiques sur la représentation du corps, sur l'homogénéité de ses castings, sur l'image qu'elle projetait d'une féminité unique et normée. La marque a tenté depuis des recadrages, des collaborations avec des silhouettes plus diverses, des campagnes qui cherchaient à corriger le tir sans renier totalement l'héritage. Réintroduire les Anges maintenant, ce n'est donc pas simplement relancer une nostalgie facile. C'est tester si le désir que suscitait ce statut peut survivre à un contexte culturel qui ne regarde plus la lingerie, ni les corps qui la portent, de la même manière qu'en 2015.
La sélection de trois finalistes avant le show, plutôt qu'une annonce unique le jour J, change aussi la mécanique narrative. Elle installe un suspense diffus sur plusieurs jours, elle force les observateurs de l'industrie à spéculer, elle donne au défilé télévisé de dimanche une dimension de final plutôt que de simple vitrine saisonnière. On retrouve là un art que Victoria's Secret maîtrisait autrefois mieux que personne : faire d'un défilé de lingerie un événement de portée presque politique sur ce que la beauté féminine est censée représenter à un instant donné.
Reste à savoir ce que ce titre vaudra une fois décerné. Dans un paysage où les mannequins construisent désormais leur notoriété autant sur les réseaux que sur les podiums, où les contrats d'image se négocient en dehors des grandes maisons, le mot "Ange" devra prouver qu'il porte encore un pouvoir que les algorithmes n'ont pas déjà capté ailleurs.
Photo : Andre Sebastian / Unsplash