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La nouvelle sociabilité du nez

BEAUTÉ

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Quand la passion du parfum quitte les écrans pour se réinventer autour d'une table, entre mouillettes et discussions…

La nouvelle sociabilité du nez

Dans une arrière-salle new-yorkaise, cinq inconnus se penchent sur une rangée de mouillettes alignées comme des partitions. L'un ferme les yeux, l'autre prend des notes sur son téléphone, une troisième hume longuement avant de lâcher un simple "attends, recommence". Personne ne vend rien. Personne ne filme pour un algorithme. On est juste là pour sentir, ensemble, et en discuter comme on parlerait d'un film qu'on vient de voir à plusieurs.

Ce genre de scène se multiplie depuis quelques mois aux États-Unis, en Europe et en Chine. Des communautés nées sur les réseaux sociaux, forums spécialisés, groupes Reddit, comptes TikTok consacrés à la parfumerie de niche, ont fini par sortir de l'écran pour se retrouver en vrai. Le phénomène porte un nom qui sonne presque comme une private joke entre initiés : les clubs de parfum. Et il raconte quelque chose de plus large que la seule passion pour les jus rares.

Car ce qui circulait jusque là en captures d'écran, en avis de trois lignes sous une vidéo, en débats interminables sur la tenue d'un musc animal, trouve désormais un corps, une table, un verre d'eau pour se rincer le nez entre deux essais. La discussion olfactive, par nature difficile à transmettre à distance (comment décrire une accord ambré sans l'avoir sous les narines), appelait presque mécaniquement ce retour au réel. On ne fait pas l'expérience d'un parfum à travers un écran. On la partage, en revanche, très bien autour d'une table.

Les formats varient d'une ville à l'autre, mais le socle reste le même : petits groupes, souvent organisés de façon informelle par des passionnés plutôt que par des marques, sessions de dégustation olfactive où l'on compare, on argumente, on refait parfois l'histoire d'une maison à travers trois flacons. Les plus structurés ressemblent à des clubs de lecture, sauf que le livre, ici, s'évapore en quelques heures sur la peau. À Shanghai comme à Londres, la mécanique séduit un public jeune, biberonné aux fils de discussion en ligne, mais soudain avide de rencontres physiques, de visages, de rires devant un accord qui déçoit ou qui bouleverse.

Ce basculement du digital vers l'expérience en présentiel dépasse d'ailleurs largement le seul territoire du parfum. On l'observe dans la mode, dans l'art, dans la gastronomie : des communautés d'abord virtuelles qui finissent par réclamer un lieu, une date, une poignée de mains. La parfumerie y trouve un terrain particulièrement fertile, parce qu'elle est l'un des rares langages sensoriels qu'aucun filtre ne sait reproduire.

Reste à savoir quand ce rituel traversera l'Atlantique pour s'installer à Paris, Lyon ou Marseille. La France, pourtant berceau historique de la parfumerie, n'a pas encore vu émerger ses propres clubs IRL, du moins pas sous cette forme organisée et revendiquée. Le terrain semble pourtant tout trouvé : une culture du nez ancienne, des boutiques de niche déjà installées rue Sainte Anne ou à Saint Germain, une génération curieuse qui ne demande qu'un prétexte pour se retrouver autrement que derrière un écran. Reste à savoir qui, le premier, aura l'audace de transformer cette attente en rendez-vous régulier, et de prouver qu'à Paris aussi, sentir ensemble peut redevenir une sociabilité à part entière.

Photo : jay huang / Unsplash

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