Le bubblegum monte le son
BEAUTÉ
L'Édito Magazine
Rose layette d'un côté, riff de guitare saturée de l'autre.
Rose layette d'un côté, riff de guitare saturée de l'autre. Sur le papier, ça ne devrait jamais se rencontrer. Et pourtant, voilà que L'Orchestre Parfum fait cohabiter les deux dans un même flacon, comme si la barre de chewing-gum et le patch metal cousu sur un blouson en jean s'étaient donné rendez-vous dans le même vestiaire olfactif. Heavy Bubblegum : le nom dit tout, et le pitch officiel le reste. Scène électrique, 23 h 12, une bulle éclate au micro, riff explosif sous des projecteurs roses.
La maison, fondée en 2017 par Pierre Guillaume, ne pense pas sa parfumerie par collections saisonnières mais par morceaux : chaque parfum est composé par un nez, puis mis en musique par un artiste, et l'on est censé écouter ce que l'on porte. Heavy Bubblegum est le quinzième de la série, un chiffre qui commence à peser dans un secteur où l'inventivité s'épuise souvent après la troisième référence. Sorti le 13 août, il arrive avec cette ambition assumée de ne ressembler à rien de connu : un objet parfum pensé comme une provocation douce, où l'univers sucré et régressif de la confiserie d'enfance se cogne frontalement à l'imagerie brute de la scène metal.
Le nez s'appelle Pierre-Constantin Guéros. Sa partition, elle, tient sur une ligne : bubble-gum et rouge à lèvres en ouverture, pastèque au cœur, puis oxyde de rose, vanille et musc blanc en fond. Une eau de parfum régressive et charnelle, selon la maison, qui se joue de l'accord le plus kitsch de la parfumerie pour le tirer vers quelque chose de plus trouble. La bande-son est signée Sun Brutal Pop, dont le nom résume le programme : de la pop de stade poussée à la puissance du heavy metal. Le flacon, lui, reste sage, du rose translucide, une étiquette blanche griffée d'un trait de crayon, le contraste étant précisément le sujet.
Ce qui intéresse ici, c'est le geste plus que la note. Faire tenir ensemble deux imaginaires que tout oppose relève d'un savoir-faire presque scénographique : il faut que le sucré ne devienne jamais mièvre, que la noirceur ne bascule jamais dans la caricature gothique de supermarché. L'Orchestre Parfum a construit sa réputation sur ce genre d'équilibrisme, une signature où chaque opus fonctionne comme une pièce à part entière, avec son propre univers, sa propre mythologie, son propre degré d'excès. Le quinzième pousse le curseur un cran plus loin, quitte à perdre en route ceux qui attendaient un parfum sage.
Quelque chose de profondément anti-système traverse cette démarche, à l'heure où la parfumerie de niche elle-même commence à ressembler à une industrie standardisée, avec ses codes minimalistes, ses flacons épurés, ses discours sur la naturalité qui finissent tous par se ressembler. Heavy Bubblegum ne cherche pas à séduire tout le monde, et c'est bien là son intérêt : un flacon qui divise, qui amuse, qui dérange peut-être un peu, mais qui fonctionne presque comme un vinyle en édition limitée, un objet de curiosité avant d'être un produit. On ne vend plus seulement une odeur, on vend une histoire à raconter, un flacon à montrer, une anecdote à sortir en dîner.
À Paris, on le trouve chez Jovoy, rue de Castiglione, en 100 ml à 160 euros, ou en 15 ml pour ceux qui préfèrent tester le grand écart avant de s'engager. Reste à savoir ce que donnera, sur peau, cette rencontre entre le sucre et le soufre. Une chose est sûre : la parfumerie de niche, si prompte à se ressembler elle-même, vient de perdre un peu de son sérieux, et c'est peut-être exactement ce qu'il lui fallait.
Heavy Bubblegum, flacon et étui — © L'Orchestre Parfum