Le brodeur de Beyrouth apprend la langue du grand format
MODE
L'Édito Magazine
Du fil d'or au prêt-à-porter : Elie Saab tente l'exercice périlleux de la démesure en série chez H&M.
Un fil doré, tendu entre deux doigts, sous une lampe d'atelier à Beyrouth. C'est cette image qui vient en tête quand on pense à Elie Saab, celle d'une main qui travaille seule, patiemment, sur une robe qui prendra des semaines à naître. Le 8 septembre 2026, cette main a signé un accord qui déplace ses gestes ailleurs, vers des rayons éclairés au néon, des cintres alignés par centaines, des vitrines dans des dizaines de pays. Elie Saab s'associe à H&M. Le lancement mondial de la collection est annoncé pour le 22 octobre.
Le couturier libanais, habitué des tapis rouges et des podiums de haute couture parisienne, n'a jamais caché son goût pour la démesure du soir : broderies denses, tulle brodé de perles, silhouettes qui semblent taillées pour la lumière des flashs. Cette signature, il l'apporte cette fois dans un circuit qui n'a rien à voir avec les ateliers de la rue François 1er. H&M, c'est un réseau retail parmi les plus vastes de la planète, des centaines de magasins, une logistique pensée pour la vitesse et le volume. Faire dialoguer les deux mondes, celui du geste rare et celui de la série, n'a rien d'anodin. C'est un pari sur la traduction : peut-on garder l'intention d'une broderie faite main quand elle doit être reproduite des milliers de fois ?
La collection promet de conjuguer tailoring couture et ornementation signature, deux marqueurs qui ont fait la réputation d'Elie Saab depuis ses débuts. On imagine des coupes structurées, des drapés maîtrisés, des surfaces travaillées pour évoquer la broderie sans en porter le coût ni le temps. Rien n'a encore été montré publiquement à cette heure, ni pièces, ni looks, ni campagne. L'annonce du 8 septembre a suffi à faire circuler l'information dans les rédactions et sur les réseaux, longtemps avant que les portants n'arrivent en boutique. C'est ce délai même, entre l'annonce et le lancement du 22 octobre, qui donne à ce sujet son potentiel de bruit : six semaines d'attente, de spéculation, de captures d'écran partagées, avant que le public ne puisse enfin toucher la matière.
Les collaborations entre maisons de couture et enseignes mass market ne sont pas nouvelles. Elles ont souvent servi de test grandeur nature : jusqu'où une signature peut elle voyager sans se diluer ? Certaines ont marqué les mémoires, d'autres se sont évaporées en un week-end de rupture de stock puis d'oubli. Ce qui distingue celle ci tient à la nature même du vestiaire Saab, pensé pour le soir, pour l'exception, rarement pour le quotidien. Le convertir en pièces accessibles, produites à grande échelle, revient à demander à une robe de gala d'apprendre à vivre dans une penderie ordinaire.
Reste la question du 22 octobre. Ce jour là, les vitrines s'allumeront simultanément dans plusieurs pays, et il faudra juger sur pièce si la broderie a survécu au voyage, si le tailoring garde sa tenue une fois sorti de l'atelier. D'ici là, le nom d'Elie Saab continuera de circuler associé à celui d'une enseigne suédoise, une rencontre qui, sur le papier, ressemble presque à une provocation élégante.
Photo : © H&M / Elie Saab