La rue et l'avant-garde japonaise signent le même flacon
BEAUTÉ
L'Édito Magazine
Quand la rue rencontre l'avant-garde japonaise, le coton devient parfum et raconte une mémoire inédite.
Un jean délavé, une couronne de fleurs de coton brodée sur la poche, une matière qui a connu le soleil et la sueur d'un corps qui bouge. C'est cette texture-là, brute et chargée d'histoire, que Denim Tears a bâtie en quelques années jusqu'à devenir l'une des signatures les plus regardées du vêtement contemporain. Et voilà que cette esthétique du coton quitte le tissu pour entrer dans un territoire où on ne l'attendait pas : le flacon. Depuis le 18 septembre, il s'appelle Tears, et il porte la double signature de Denim Tears et de Comme des Garçons Parfums.
L'attelage a de quoi faire lever un sourcil. D'un côté Tremaine Emory, fondateur de Denim Tears, qui depuis 2019 raconte à travers ses vêtements l'histoire afro-américaine et celle de la diaspora, le coton en premier lieu, avec tout ce qu'il charrie de mémoire. De l'autre, la branche olfactive de la maison de Rei Kawakubo, celle qui depuis trente ans traite le nez comme un laboratoire plutôt que comme un argument commercial : odeurs d'encre, de goudron, de bibliothèque, de silence. Une maison qui a toujours su qu'un parfum pouvait déranger sans chercher à plaire à tout le monde.
Ce que Tears veut capturer, selon les mots d'Emory, c'est l'odeur du coton, l'essence de la Géorgie rurale juste après la pluie, quand la chaleur monte de l'argile rouge et que les champs restent mouillés et verts. Le nez s'appelle Paul Guerlain, un patronyme qui n'a pas besoin de présentation. Sa partition s'ouvre sur le galbanum, l'ambrettolide et la sauge, traverse le narcisse, le jasmin, la flouve et l'iris, puis se pose sur une base de vétiver, de foin, de cypriol et de musc. Un floral musqué qui sent l'herbe coupée et la terre chaude plus que la fleur de parfumeur. Emory a dessiné lui-même le concept, le flacon et l'étui, de grandes fleurs de coton blanc sur verre clair, bouchon doré, sans logo criard. Eau de parfum, 50 millilitres, fabriquée en France, 180 dollars, chez Denim Tears, à Dover Street Market et dans les boutiques Comme des Garçons.
C'est cette porosité qui rend l'objet intéressant, bien au-delà de l'exercice de style. Le streetwear a longtemps regardé la haute parfumerie de loin, comme un monde feutré, presque inaccessible. La parfumerie de niche, elle, a longtemps cultivé son entre-soi, méfiante envers tout ce qui sentait trop la rue ou la culture populaire. Que ces deux mondes se rencontrent sous l'égide d'une maison aussi exigeante que Comme des Garçons dit quelque chose du moment que traverse le luxe : les frontières entre vestiaire et flacon ne tiennent plus. Le parfum devient un territoire de récit identitaire au même titre qu'une capuche ou une paire de baskets, et les marques qui l'ont compris avant les autres prennent une avance qu'on ne rattrape pas facilement.
Reste à sentir, sur peau, ce que raconte vraiment ce coton après la pluie. Mais le simple fait que ces deux noms figurent sur la même étiquette suffit à dire une histoire : celle d'un vêtement qui a longtemps porté sa mémoire sur le tissu et qui, pour la première fois, la porte aussi dans l'air. Reste à savoir si l'odeur saura être aussi insolente que le denim qui l'a précédée.
Tears, Denim Tears × Comme des Garçons Parfums — © Denim Tears