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Yto Barrada- Comme Saturne

CULTURE

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Yto Barrada- Comme Saturne

À la Biennale de Venise 2026, Yto Barrada fait du Pavillon français un manifeste de la lenteur
Avec Comme Saturne, l’artiste franco-marocaine transforme le textile, la mélancolie et l’usure en puissances de création.
À contre-courant du spectaculaire qui domine les grandes scènes internationales de l’art contemporain, le Pavillon français de la 61e Biennale de Venise choisit cette année une forme de retrait. Une suspension presque cosmique.
Avec Comme Saturne, Yto Barrada livre une exposition d’une rare densité sensible, où tissus, lumière naturelle et récits mythologiques composent davantage un paysage mental qu’un simple espace physique. Plus qu’une installation, le projet apparaît comme une traversée : celle d’un monde fragile où l’usure devient langage, et où la mélancolie cesse d’être une impasse pour devenir une méthode de résistance.
Le titre de l’exposition agit comme une clé de lecture. Saturne, dans la tradition renaissante, est la planète des artistes, des penseurs solitaires et des tempéraments mélancoliques. Mais Comme Saturne convoque aussi une autre mémoire : celle de la phrase prononcée pendant la Terreur révolutionnaire — « Comme Saturne, la Révolution dévore ses enfants ».
Chez Yto Barrada, cette idée de dévoration trouve une traduction matérielle dans le dévoré, technique textile consistant à dissoudre chimiquement certaines fibres afin de faire émerger des motifs par disparition. Le geste est essentiel : effacer pour révéler. Éroder pour faire apparaître. Toute l’exposition repose sur cette tension entre disparition et persistance.
Le pavillon se déploie alors comme une partition faite de reprises, de plis et de respirations. De lourds rideaux de laine sculptent l’espace ; des systèmes mécaniques animent discrètement les formes ; la lumière du jour traverse les matières comme un agent actif de transformation. Rien ici n’est figé. Les œuvres semblent soumises à une lente altération continue, comme si le temps lui-même devenait le véritable matériau de l’exposition.
Cette attention portée aux systèmes et aux contraintes rapproche également Comme Saturne de l’univers de l’OuLiPo, explicitement convoqué par l’artiste. Une « roue des règles et des contraintes » rend hommage au célèbre collectif littéraire fondé par Raymond Queneau et François Le Lionnais. Comme chez les oulipiens, la restriction devient ici moteur de création. Répétition, dérèglement, protocole et hasard produisent des formes nouvelles, à la frontière de l’abstraction et du rituel.
Mais la force du projet réside surtout dans sa capacité à relier des mondes que tout semble opposer : cosmologie et agriculture, mythologie antique et économie contemporaine, artisanat textile et pensée politique.
Au cœur du pavillon réapparaît ainsi l’esprit du Mothership, jardin expérimental développé par l’artiste à Tanger autour des plantes tinctoriales, de la transmission des savoir-faire et des pratiques collectives. Cette présence discrète mais fondamentale ancre l’exposition dans une réflexion plus large sur les ressources, les cycles de production et les formes de connaissance non industrielle.
Là où beaucoup d’œuvres contemporaines cherchent aujourd’hui à commenter frontalement l’état du monde, Yto Barrada préfère travailler par déplacement, par texture et par allusion. Son exposition ne délivre aucun manifeste explicite. Elle propose autre chose : une expérience du ralentissement.
Et c’est précisément ce qui la rend profondément politique.
Dans une époque saturée d’images, de vitesse et d’épuisement collectif, Comme Saturne oppose une esthétique de la décélération. Une manière de regarder les ruines sans fascination catastrophiste. D’accepter la fragilité sans céder au désespoir.
Le Pavillon français devient alors moins un lieu de représentation nationale qu’un espace de survie poétique — un laboratoire où l’art ne prétend plus sauver le monde, mais apprendre à habiter son instabilité.
À Venise, Yto Barrada signe l’une des propositions les plus subtiles et habitées de cette Biennale : une exposition qui ne cherche pas à impressionner immédiatement, mais qui continue de résonner longtemps après la visite, comme une pensée lente.

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