Rick Owens se fait minéral, Schiaparelli descend dans la rue
MODE
L'Édito Magazine
Entre pierre et bitume, Owens et Schiaparelli déplacent leurs lignes sans jamais renier leur radicalité.
Un gris de pierre ponce qui mange la lumière, une silhouette qui ne cherche plus l'obscurité mais la matière brute. Sur les podiums parisiens de cette saison, deux maisons réputées pour leur radicalité ont choisi, chacune à sa manière, de déplacer leur centre de gravité. Rien d'anodin quand on parle de Schiaparelli et de Rick Owens, deux signatures qui ont bâti leur légende sur l'excès assumé, l'une baroque et surréaliste, l'autre monochrome et gothique.
Chez Schiaparelli, le geste est presque hérétique. La maison de Daniel Roseberry, jusqu'ici cantonnée à la haute couture (ces robes sculptures, ces bijoux dorés qui singent les organes, ce vocabulaire surréaliste hérité d'Elsa elle-même), s'est aventurée sur le terrain du prêt-à-porter. Un terrain qu'elle avait soigneusement évité, comme si descendre dans la rue risquait de diluer la démesure qui fait sa valeur. Le pari est risqué : comment garder l'intensité d'une pièce unique quand elle doit désormais exister en plusieurs tailles, plusieurs boutiques, plusieurs vies. La réponse se joue dans les finitions, dans cette façon de garder une trace du geste artisanal même sur une pièce destinée à être portée tous les jours. On ne sait pas encore si cette inflexion deviendra un pilier économique de la maison ou un simple élargissement de son vocabulaire. Mais le signal est là, net, et il mérite d'être regardé avant qu'il ne devienne un cas d'école cité dans toutes les rétrospectives de saison.
De l'autre côté, Rick Owens a fait le chemin inverse sans renoncer à son intransigeance. Le noir, sa matière première depuis des décennies, cède du terrain à une palette minérale, des gris de basalte, des beiges de calcaire, des tons qui évoquent la pierre plus que l'ombre. Ce n'est pas une rupture totale (le créateur américain reste fidèle à ses silhouettes architecturées, à cette tension entre fragilité et monumentalité) mais un glissement de matière qui change tout, justement parce qu'il touche à ce qui semblait le plus figé chez lui. Quand un créateur bâtit son identité sur une absence de couleur, introduire la pierre revient presque à introduire une forme de lumière. Une lumière froide, minérale, qui ne trahit pas l'obsession Owens pour le brut et le massif, mais qui ouvre une fenêtre inattendue dans un univers jusque là hermétique.
Ce que ces deux gestes ont en commun, au fond, c'est le courage de déplacer une identité sans la renier. Schiaparelli s'autorise le quotidien sans perdre son goût du spectaculaire, Owens s'autorise la clarté sans perdre sa gravité. Deux maisons qui auraient pu se répéter indéfiniment, et qui ont préféré se mettre en danger. Dans six mois, ces inflexions seront peut-être citées partout, récupérées, diluées en tendance grand public. Pour l'instant, elles appartiennent encore à ceux qui savent regarder un podium et y lire autre chose qu'une collection de plus. La pierre et le prêt-à-porter, deux façons de rappeler que la radicalité, parfois, se niche dans le déplacement plutôt que dans l'éclat.
Photo : Schiaparelli