Quarante ans de collection Cartier tiennent dans une seule question
CULTURE
L'Édito Magazine
600 œuvres, 100 artistes, quarante ans d'intuitions : la Fondation Cartier expose enfin ses propres contradictions.
Une cimaise blanche, une œuvre isolée sous une lumière presque chirurgicale, et puis rien d'autre pendant plusieurs mètres. C'est ce genre de vide calculé qui a toujours signé l'esprit de la Fondation Cartier pour l'art contemporain, ce refus de la surcharge que le monde de l'art associe souvent, à tort, à la timidité. Alors quand l'institution annonce une rétrospective réunissant environ 600 œuvres et plus de 100 artistes issus de sa collection, on se demande d'abord comment un lieu construit sur la rareté du geste va gérer l'abondance.
Quarante ans, dans le calendrier de l'art contemporain, c'est une éternité. La Fondation a traversé les modes sans jamais vraiment leur appartenir, accueillant aussi bien des artistes déjà consacrés que des noms que personne ne regardait encore. Cette rétrospective ne racontera donc pas seulement une collection, elle racontera une méthode de regard, celle d'une maison qui a préféré parier sur des intuitions plutôt que sur des certitudes de marché. Le chiffre impressionne, forcément (600 œuvres, cela ne se visite pas en une après midi), mais il ne dit rien tant qu'on n'a pas compris ce qu'il représente vraiment : quatre décennies de choix, d'acquisitions parfois risquées, de fidélités entretenues avec des artistes bien avant que leur cote ne s'envole.
C'est là que le sujet devient intéressant pour qui aime l'art contemporain sans se satisfaire des explications de cartel. Une collection de cette ampleur n'est jamais neutre. Elle révèle une sensibilité, des angles morts aussi, des époques où l'institution a suivi son instinct plutôt que le consensus. Réunir plus de 100 artistes dans un même geste rétrospectif, ce ne sera pas simplement montrer des œuvres côte à côte, ce sera accepter de mettre en scène ses propres contradictions, ses évolutions, parfois ses hésitations. Peu de fondations privées assument ce niveau d'exposition d'elles mêmes.
On peut déjà anticiper ce que cet événement va provoquer une fois pleinement documenté : une ruée de commentaires, de comparaisons, de papiers qui listeront les noms les plus vendeurs sans jamais interroger la cohérence de l'ensemble. Le sujet mérite mieux que ça. Il mérite qu'on s'y attarde avant que le bruit médiatique ne recouvre la question de fond, celle de savoir ce qu'une institution choisit de montrer d'elle même quand elle a enfin le recul de quarante années.
Reste une chose que les chiffres ne révèlent jamais : le silence qui précède l'entrée dans une salle pleine d'œuvres qu'on n'attendait pas voir ensemble. Celui là ne se raconte pas à l'avance.
Photo : © Cyril Marcilhacy / Fondation Cartier pour l'art contemporain