Le tapis moldave retrouve sa trame à Paris
LIFESTYLE
L'Édito Magazine
À Paris, le tapis moldave sort de l'ombre et s'impose comme le nouvel objet de collection des connaisseurs.
Une laine encore un peu rêche sous la paume, teintée dans des bruns de terre et des rouges sourds, qui porte la trace d'un métier à tisser vertical quelque part entre les collines de Moldavie et une arrière-boutique parisienne. On ne pense jamais au tapis comme à un objet de désir. On marche dessus, on l'oublie, on le range sous les meubles d'une maison qu'on croit déjà complète. Rugstory fait le pari inverse : remettre ce textile au centre du regard, et avec lui tout un savoir-faire que Paris n'a, pour l'instant, qu'à peine effleuré.
Le spécialiste parisien du tapis moldave travaille une matière qui a longtemps vécu en marge des radars de la décoration française, coincée entre le kilim turc, star incontestée des intérieurs depuis une décennie, et le tapis persan, valeur refuge des connaisseurs. La Moldavie, elle, cultive un artisanat textile resté largement confidentiel hors de ses frontières : des pièces tissées à la main, souvent dans des villages où le métier se transmet encore de mère en fille, avec des motifs géométriques et des palettes qui doivent davantage à la terre et à la laine brute qu'aux tendances du moment.
La collection rassemble plus de 200 pièces uniques, ce qui change tout dans la manière d'aborder l'objet. On n'achète pas un tapis moldave comme on choisit un modèle en série dans un catalogue d'ameublement : chaque kilim vintage porte l'histoire d'un métier à tisser et d'une main précise, ses irrégularités volontaires, ses petites asymétries qui signent l'authenticité du geste. À côté de ces pièces anciennes, des créations contemporaines viennent dialoguer avec l'héritage, preuve que cet artisanat ne se contente pas de survivre dans le rétroviseur du vintage : il continue de produire, d'inventer, de se réinventer dans des formats et des coloris qui parlent aussi aux intérieurs d'aujourd'hui.
Ce qui distingue vraiment cette démarche, c'est le refus de traiter le tapis comme un simple accessoire décoratif. Il devient ici un objet de collection à part entière, au même titre qu'une pièce de mobilier design ou qu'une œuvre graphique. Les nœuds serrés, le choix des teintures naturelles, la densité de la laine : tout raconte un territoire et un geste que l'on ne retrouve nulle part ailleurs dans le paysage parisien. On est loin du tapis acheté en quelques clics, sans histoire ni matière. Ici, chaque pièce a déjà vécu, souvent depuis plusieurs décennies, avant de trouver sa place dans un salon de l'Est parisien ou un loft du Marais.
Il faut sans doute un peu de curiosité, et une bonne dose de patience, pour s'aventurer dans un univers aussi spécialisé. Mais c'est bien dans cette niche que se joue aujourd'hui une partie du renouveau de la décoration : non plus dans la course aux marques qui dominent les réseaux, mais dans la redécouverte d'artisanats oubliés, portés par des maisons de passionnés qui connaissent leurs sources mieux que personne. Rugstory appartient à cette famille d'adresses qu'on ne trouve pas en cherchant « déco tendance », mais qu'on garde précieusement une fois qu'on les a croisées.
Paris compte déjà ses spécialistes du kilim turc et ses galeries de tapis persans. Reste à voir si la laine moldave, patiente et discrète, saura s'installer durablement dans le vocabulaire des intérieurs français, ou si elle restera encore un temps l'affaire de quelques initiés, qui en parlent comme d'un secret qu'on hésite à trop partager.
Photo : Ion Chibzii / Flickr (CC BY-SA 2.0)