Le grand nivellement des nez
BEAUTÉ
L'Édito Magazine
Pourquoi tous les parfums finissent-ils par se ressembler, et qui ose encore composer un jus qui divise ?
Sur le comptoir d'une parfumerie du VIIIe arrondissement, cinq flacons attendent qu'on les sente sans les regarder. Fermez les yeux, essayez de deviner lequel appartient à quelle Maison. Beaucoup hésitent, y compris parmi les habitués. Sous des noms différents, des packagings pensés jusqu'à l'obsession, on retrouve souvent la même architecture olfactive : une tête fruitée qui s'efface en quelques minutes, un cœur floral blanc généreux, un fond ambré musqué qui tient la journée sans jamais surprendre personne. Le parfum, longtemps signature intime d'une maison, devient un langage international lissé pour plaire partout à la fois. Et c'est là que quelque chose se perd.
La cause n'est pas mystérieuse, elle est industrielle. Un jus qui doit séduire simultanément Paris, Dubaï, Shanghai et Los Angeles se plie aux mêmes contraintes : un sillage assez puissant pour exister en climat chaud, une tenue calibrée pour les tests consommateurs, des matières premières mutualisées entre plusieurs marques d'un même groupe pour tenir les marges. Les laboratoires de composition, souvent partagés, travaillent avec une palette de molécules devenues des passages obligés, ces muscs blancs propres, ces notes ambrées gourmandes, cette rondeur qui ne dérange jamais. Le résultat sent bon, presque toujours. Il ne raconte plus grand chose.
Autrefois, une composition assumait volontiers sa part d'inconfort : une aldéhyde trop vive, un patchouli terreux qui divisait, un chypre qui n'avait pas peur de sentir vieux ou grave. Ces aspérités faisaient l'identité d'une Maison autant que son logo. On reconnaissait un parfum à l'aveugle parce qu'il avait un point de vue, parfois inconfortable, jamais consensuel. La standardisation actuelle a gommé ce risque au profit d'une promesse plus sûre : plaire à tout le monde, déranger personne, et donc, finalement, ne marquer personne durablement.
Face à ce moule, la parfumerie de niche et les maisons indépendantes tiennent une position singulière, non pas par posture mais par nécessité économique différente : moins de volumes à écouler, moins de marchés à satisfaire simultanément, donc plus de latitude pour composer un jus qui ne cherche pas le plus petit dénominateur commun olfactif. C'est souvent là, dans ces flacons plus confidentiels, que se réfugie aujourd'hui ce que le grand marché a sacrifié : l'odeur comme geste d'auteur, avec ses défauts, ses zones d'ombre, son caractère parfois difficile.
Rien n'interdit à une grande Maison de reprendre ce chemin. Certaines compositions récentes montrent qu'il est encore possible de faire cohabiter une diffusion large et une vraie personnalité olfactive, à condition d'accepter qu'un parfum puisse ne pas plaire à tout le monde tout de suite. C'est peut-être là que se joue la prochaine bataille du secteur, moins dans la course au sillage record que dans le courage de composer un jus qui divise un peu, pour mieux s'imposer ensuite.
En attendant, sur ce comptoir parisien, les cinq flacons continuent de se ressembler. Quelque part, un parfumeur travaille encore une formule qui refuse ce lissage, et personne ne le sait encore.
Photo : Kailey Sniffin / Unsplash