La morsure du réel
CULTURE
L'Édito Magazine
Quand le désordre assumé de Moriyama vient bousculer le temple parisien de l'instant décisif.
Un chien noir, tête basse, l'œil vitreux fixé droit dans l'objectif. Le pelage rêche, presque brûlé par le contraste, une truffe qui luit comme si la lumière elle-même en avait après lui. On connaît cette image sans toujours savoir la nommer : elle a fait le tour du monde avant que le monde ne connaisse le nom de son auteur. C'est peut-être la photographie la plus célèbre de Daido Moriyama, et pourtant elle ne dit presque rien de lui, sinon qu'il a toujours préféré la rue à l'atelier, le hasard au calcul, le grain à la précision.
La Fondation Henri Cartier-Bresson lui consacre une rétrospective inédite, et le choix du lieu a quelque chose d'un pied de nez élégant. Cartier-Bresson, l'instant décisif, la composition parfaite, l'œil chirurgical. Moriyama, l'exact inverse : le flou assumé, le cadrage bancal, le noir saturé jusqu'à l'illisible par endroits. Deux façons radicalement opposées de dire que la photographie de rue peut tout capter, à condition d'accepter de ne rien maîtriser.
Né en 1938 à Osaka, Moriyama a passé sa vie à arpenter Shinjuku la nuit, appareil compact au poing, sans viseur, presque sans réfléchir, comme on tire au juger. Le mouvement Provoke, dont il fut l'une des figures dans les années soixante, avait théorisé cette esthétique du chaos maîtrisé : are, bure, boke (grain, flou, décadrage). Trois mots japonais devenus une grammaire visuelle à part entière, adoptée depuis par des générations entières de photographes qui n'ont jamais mis les pieds à Tokyo. Son travail ne raconte pas tant la rue elle-même que la vitesse à laquelle il semble l'avaler : néons, jambes de passantes, façades, un chat, encore un chien, un mannequin de vitrine qui ressemble à un cadavre. Tout finit par se ressembler dans ce noir et blanc trop dur, comme si la ville entière n'était qu'un seul organisme nerveux.
On imagine mal ce que donnera l'accrochage dans les salles feutrées de la rue des Archives, tant l'œuvre de Moriyama semble faite pour être vue vite, en marchant, presque en la fuyant. Mais c'est ce frottement même qui rend la rétrospective désirable : voir ce travail sauvage suspendu dans un lieu qui a construit sa légitimité sur l'idée inverse, celle du cadre parfait et du moment choisi. Deux philosophies de l'image face à face, sans qu'on sache laquelle a raison.
Il faudra s'y rendre pour ce qui reste, malgré tout, une rareté sur le sol parisien : voir réunis, dans un même parcours, les tirages qui ont fait de Moriyama une référence absolue pour toute une école de photographes contemporains, de la mode au reportage, en passant par ceux qui ont fait du flou une signature. Le vieux chien noir sera probablement là, quelque part sur un mur, à fixer les visiteurs comme il fixe tout le monde depuis plus de cinquante ans. Il n'a pas vieilli. C'est peut-être nous qui avons fini par apprendre à le regarder.
Photo : stable pattern / Unsplash