La maison de l'ombre s'invite à la table du sucre
BEAUTÉ
L'Édito Magazine
Avec Amara Vita, Meo Fusciuni ose le gourmand sans jamais renoncer à son goût de l'ombre.
Amara Vita. L'expression claque comme un oxymore avant même qu'on soulève le bouchon. En italien, une vie amère. Ou une amertume vivante, selon l'humeur du jour. Meo Fusciuni, le parfumeur sicilien dont le style ne ressemble à aucun autre, n'a jamais caché son goût pour les territoires sombres du nez : résines, encens, écorces, une matière qui pique et qui creuse plutôt qu'elle ne caresse. Alors quand cette signature annonce son premier gourmand, présenté à Florence pendant Pitti Fragranze et disponible depuis la mi-septembre, la nouvelle a de quoi faire lever un sourcil chez ceux qui suivent flacon après flacon les virages des maisons indépendantes, justement parce qu'elles ne font jamais ce qu'on attend d'elles.
Le gourmand, en parfumerie, est un genre à part. Il convoque la mémoire d'un dessert, une gourmandise d'enfance transformée en sillage, et s'est souvent retrouvé réduit à une facilité commerciale, la vanille comme argument de vente plutôt que comme matière travaillée. C'est ce terrain que Meo Fusciuni n'avait jamais foulé. Il y entre par la porte qu'on n'attendait pas : celle du deuil. Amara Vita, dit-il, raconte une histoire d'amour qui se termine, et le chocolat y est le lieu de la guérison, chaque bouchée refermant un peu la plaie. « Tout se transforme, comme dans un voyage alchimique. Ici, l'or, c'est le cacao, ma pierre philosophale. »
La partition suit cette idée à la lettre. Un accord de gâteau au chocolat proche d'une Sachertorte, dense et sombre, relevé de l'acidité d'une confiture. En tête, le cacao et le café, la framboise et l'orange sanguine, l'iris et la bergamote. Au cœur, le santal, la vanille, le patchouli et le benjoin. Au fond, le vétiver bourbon, la fève tonka, le musc, l'ambre, le cuir et le oud. Une eau de parfum de 100 millilitres, 220 euros, dans le flacon ambré et carré de la maison, étiqueté de noir et d'or. Sur le visuel de campagne, deux visages griffonnés jusqu'à l'effacement, comme une photo de couple qu'on aurait rayée.
Le nom, à lui seul, dit l'intention. Pas de promesse sucrée sans réserve, pas de dessert évident annoncé en couverture. Amara Vita superpose l'amer à la vie, comme si la maison refusait d'entrer dans le gourmand sans y emporter sa grammaire habituelle, celle du contraste, de la matière qui résiste un peu avant de se donner. Une gourmandise qui ne s'excuse pas d'avoir des angles, une douceur qui grince quelque part avant de se laisser aller.
Voilà tout l'intérêt du geste. Une maison identifiée, presque typée, qui décide de s'aventurer sur un terrain saturé de propositions commerciales sans renoncer à ce qui a fait sa réputation : c'est un exercice d'équilibriste. Les amateurs de parfumerie indépendante le savent, le vrai risque n'est jamais dans l'inconnu total, il est dans le terrain trop connu, celui où l'on attend une maison au tournant, où la comparaison avec cent autres flacons devient immédiate. Amara Vita se place là où on ne l'attendait pas, sur le fil entre la gourmandise et l'inconfort.
Reste à ouvrir le flacon pour savoir si l'amertume tient sa promesse jusqu'au bout du sillage, ou si, comme toute vie qu'on nous promet amère, elle finit malgré tout par s'adoucir un peu.
Amara Vita, visuel de campagne et flacon — © Meo Fusciuni, via Fragrantica