Alberta Ferretti largue les amarres à Milan
MODE
L'Édito Magazine
Une étoffe qui glisse sur l'épaule sans jamais y être vraiment fixée, un drapé qui semble vouloir s'échapper du corps…
Une étoffe qui glisse sur l'épaule sans jamais y être vraiment fixée, un drapé qui semble vouloir s'échapper du corps plutôt que le sculpter, une lumière milanaise volontairement adoucie sur des silhouettes en mouvement. C'est ce que le dernier défilé d'Alberta Ferretti a laissé, en semaine de la mode à Milan : moins une collection qu'une déclaration d'intention.
La maison milanaise a construit sa réputation sur une idée précise de la féminité, romantique, fluide, presque immatérielle. Pendant des saisons, cette grâce s'est un peu figée en signature reconnaissable entre mille, au point de devenir une attente plutôt qu'une surprise. Cette fois, quelque chose s'est déplacé. La liberté n'a plus été seulement une atmosphère suggérée par des voiles et des mousselines : elle est devenue le sujet même du défilé. Les mouvements de tissu ont paru moins pensés pour flatter que pour libérer, les coupes ont laissé de l'air là où on attendait de la précision, et l'ensemble a donné le sentiment d'une maison qui ose enfin se défaire d'un peu d'elle-même pour mieux se retrouver ailleurs.
Ce qui s'est joué sur ce podium relevait autant du geste que du symbole. On sait ce que le savoir-faire d'Alberta Ferretti doit au drapé, à cette manière presque physique de dompter une matière fluide sans jamais la contraindre entièrement. Ici, l'exercice a semblé poussé plus loin : le vêtement paraissait vouloir échapper à sa propre construction, comme si la maison cherchait à interroger sa propre grammaire plutôt qu'à la répéter. Une robe qui semble sur le point de se défaire raconte quelque chose de plus intéressant qu'une robe parfaitement close. C'est peut-être là que se situe le vrai pivot : non pas dans un changement de silhouette, mais dans un changement de rapport au corps et à ce qu'on lui laisse de mouvement.
Il faut se méfier des lectures trop rapides. Un défilé ne redéfinit pas une identité de maison en une soirée, et il serait naïf de parler d'une rupture nette. Ce qu'on a vu à Milan ressemblait davantage à une fissure volontaire dans un motif bien installé, la première d'une série qui reste à observer sur les saisons suivantes. Mais dans un paysage où beaucoup de maisons italiennes cherchent leur souffle entre héritage et modernité, ce genre de geste mérite d'être noté avant qu'il ne devienne un sujet de fond dans la presse généraliste, qui aura tendance à ne le remarquer qu'une fois la tendance confirmée deux ou trois saisons plus tard.
Reste une image, plus qu'un discours : celle d'un vêtement qui ne cherche plus à contenir, mais à accompagner. La liberté, chez Alberta Ferretti, n'a jamais été un mot vide, elle a longtemps été une esthétique. Elle semble aujourd'hui vouloir devenir une philosophie de construction. On saura dans quelques mois si ce souffle nouveau tient sur la durée ou s'il n'aura été qu'un instant de grâce entre deux collections plus sages. En attendant, il flotte sur Milan quelque chose d'inhabituel : une maison qui, pour une fois, semble presque impatiente de se surprendre elle-même.
Photo : © The Impression