À Cagliari, Prada prête ses quais à l'océan
LIFESTYLE
L'Édito Magazine
En Sardaigne, Prada troque la vitrine pour la science et offre ses quais à la beauté fragile des océans.
Des coraux couleur ivoire, striés comme des coquillages ouverts, posés sur un socle de roche grise sous une lumière bleutée qui imite les fonds marins. Autour, des panneaux où nagent des poissons chirurgiens et des anémones illustrées à la main, légendés comme dans un cabinet de curiosités scientifique. On pourrait se croire dans l'aile d'un musée d'histoire naturelle. On se trouve pourtant dans une base nautique de Prada, à Cagliari, en Sardaigne.
La Maison milanaise y a installé "Ocean & Climate Village", une exposition scientifique conçue avec l'UNESCO et signée par le studio italien Formafantasma, connu pour sa manière d'aborder le design comme une enquête, en interrogeant les matières, les écosystèmes, les fragilités qu'on ne regarde jamais vraiment. Le choix du lieu a son importance : une base nautique n'est pas un white cube parisien, ni une galerie feutrée. C'est un espace de travail, tourné vers la mer, que Prada a choisi de transformer en lieu de transmission plutôt qu'en vitrine.
L'exposition déploie un parcours mêlant maquettes, données climatiques et installations qui donnent une forme sensible à ce qui reste, pour la plupart d'entre nous, de l'ordre de l'abstraction : l'acidification des océans, la disparition des récifs, les équilibres qu'on dérègle sans toujours les voir. Formafantasma ne cherche pas à illustrer un propos commandé. Le studio documente, agence, rend lisible. Rien n'y est à vendre, et c'est bien ce qui change la nature de l'exercice : une Maison de luxe qui met son nom, ses murs et son attention au service d'un contenu purement scientifique, sans produit à la clé, sans collection à pousser.
Ce geste ne sort pas de nulle part. Depuis quelques saisons, les Maisons de luxe explorent des formats qui dépassent largement la mode, cherchant dans la culture, l'art ou la science un terrain où construire un imaginaire que la publicité seule ne sait plus fabriquer. "Ocean & Climate Village" pousse l'exercice un cran plus loin en se pensant comme un musée itinérant, conçu pour voyager d'un site à l'autre plutôt que pour s'ancrer dans une capitale de la mode. Ce format hybride, entre pédagogie scientifique et scénographie soignée, préfigure sans doute une tendance que le lifestyle haut de gamme va continuer d'explorer : des expositions qui n'ont plus besoin d'un objet désirable pour justifier leur existence, mais qui empruntent au luxe son sens du geste, de l'espace et de la lumière pour donner du poids à un propos qui, ailleurs, passerait inaperçu.
À Cagliari, l'eau continue de lécher les quais de la base nautique, indifférente à ce qui se joue à l'intérieur. Dans la pénombre bleutée, les coraux de céramique ne bougent pas. Mais dans leur immobilité travaillée, ciselée presque fibre par fibre, ils racontent déjà ce qui, dehors, est en train de changer.
Photo : © Prada / Formafantasma, via Dezeen